dimanche 19 avril 2026

Pourquoi Kawizi?

On me pose sans cesse la question, avec une curiosité parfois teintée de scepticisme ou d’étonnement : « Pourquoi Kawizi ? ». Dans un monde où les projets se déplacent au gré des opportunités économiques ou des facilités logistiques, le choix de ce territoire semble, pour l'observateur extérieur, relever d'une énigme qu’il convient de résoudre. On cherche des raisons stratégiques, des calculs de rentabilité ou des motivations politiques, mais la réponse ne se trouve dans aucun tableur ni aucun plan marketing.

La vérité, dans sa forme la plus pure, est d'ordre profondément personnel et viscéral. Elle plonge ses racines dans la terre même de ce coin, là où mon histoire a commencé bien avant que je n'en prenne conscience. Je suis venu au monde à Kiliba, une cité située à quelques minutes à peine de Kawizi, sous un ciel qui a vu naître mes premières aspirations et qui a protégé mes premiers pas. Cette proximité géographique n'est pas qu'une simple coordonnée sur une carte, c’est le point d'ancrage de mon existence tout entière.

Mon enfance a été bercée par le rythme quotidien de l'école primaire officielle de Kiliba/ONDS. C’est là que le décor de ma vie s'est dessiné, entre les murs de briques et le bourdonnement des salles de classe. Mes parents y ont passé d'innombrables matinées, affrontant la fraîcheur de l'aube, et des après-midis entiers sous la chaleur parfois lourde, habités par une mission qui dépassait de loin la simple fonction de salarié. Ils ne se contentaient pas d'enseigner ; ils bâtissaient l'avenir avec une patience d'orfèvre.

Pour eux, l’instruction de la génération montante était une vocation sacrée, un sacerdoce civil qu'ils accomplissaient avec une dignité exemplaire. Je les ai vus consacrer leur énergie, leur savoir et leur temps à ces enfants qui, chaque jour, franchissaient le seuil de l'école avec l'espoir de comprendre le monde. Ce dévouement n'était pas un acte isolé, mais un dialogue constant et généreux avec la communauté environnante, un échange de respect et d'aspirations partagées.

Cet amour inconditionnel pour ce coin et ses habitants s'est, au fil des ans, littéralement tissé dans mon ADN. C’est un héritage immatériel, mais plus solide que le granit, qui coule dans mes veines et oriente mes pensées. Chaque leçon apprise de mes parents, chaque geste d’altruisme dont j’ai été le témoin, a fini par constituer la trame de ma propre identité. On n'échappe pas à ce que l'on a reçu en héritage quand celui-ci est fait de tant de bienveillance et de conviction.

Dès lors, le choix de Kawizi ne s’est pas présenté comme une option parmi d'autres, mais comme une évidence absolue, une forme de destinée géographique. Comment aurais-je pu envisager de de m'eloigner de Kiliba? Revenir à kawizi, c'est renouer avec mes racines, sentir la terre sous mes pieds et entendre les histoires murmurées par le vent à travers les arbres. C'est un retour aux sources. En m'éloignant de Kiliba, j'aurais laissé derrière moi non seulement un lieu, mais une partie de moi-même. En revenant à kawizi, je m'engage à poursuivre l'œuvre de mes parents et à transmettre cet héritage aux générations futures.

Kawizi est devenu le seul endroit au monde où je peux véritablement me sentir chez moi pour y mener mon travail. Ce n'est pas seulement une question de confort émotionnel, mais une question de cohérence. Pour construire quelque chose de durable, il faut connaître les fondations sur lesquelles on s'appuie. Je connais les silences de ce coins, ses besoins criants, ses forces cachées et les espoirs qui animent les foyers de cette communauté.

Travailler à Kawizi, c’est transformer une dette de reconnaissance en une promesse de renouveau. C'est porter le flambeau que mes parents tenaient entre les murs de l'école de Kiliba et le porter un peu plus loin, vers de nouveaux horizons. Mon engagement professionnel n'est pas déconnecté de mes racines; au contraire, il en tire toute sa sève et sa légitimité. On ne travaille jamais aussi bien que là où l'on se sent investi d'une responsabilité qui nous dépasse.

Le terme « chez-soi » prend ici une dimension qui outrepasse la simple notion de domicile. C’est un espace où le cœur et l'esprit sont en parfaite adéquation avec l'environnement. À Kawizi, je ne suis pas un étranger de passage apportant des solutions toutes faites ; je suis un enfant du pays qui revient contribuer à l'édifice commun. Cette appartenance me donne la force d'affronter les obstacles, car je ne travaille pas pour des inconnus, mais pour ma propre famille élargie.

Chaque projet que j'entreprends, chaque initiative que je lance à Kawizi porte en elle l'écho de mon enfance. C'est une manière de dire merci à ceux qui ont cru en l'éducation alors que tout semblait incertain. C'est une façon de prouver que les graines plantées par mes parents dans l'esprit de la génération montante ont porté leurs fruits et qu'elles continuent de nourrir l'ambition de tout un peuple.

On me demande « Pourquoi ? » parce que l'on voit Kawizi comme un village comme un autre. Je réponds par mon action parce que je vois Kawizi comme le berceau de mes valeurs. On ne choisit pas son lieu de naissance, mais on choisit le lieu de son combat et de son accomplissement. Pour moi, le succès d'une entreprise se mesure à l'impact qu'elle a sur la terre qui l'a vue germer, et c'est ici, entre Kiliba et Kawizi, que se joue mon chapitre le plus important.

Ainsi, la prochaine fois que l'on me posera cette question, je sourirai en repensant à mes parents marchant vers l'école de l'ONDS. Je répondrai que Kawizi n'est pas un choix stratégique, c'est une résonance de l'âme. C'est là que tout a commencé, et c'est là que tout prend son sens le plus profond. C'est là, et nulle part ailleurs, que je peux affirmer sans l’ombre d’un doute que je suis exactement là où je dois être.